samedi 20 mai 2000

RETOUR New York - Montréal

20 mai (~ 24 milles)

Après quelques jours de repos bien mérité à l'abri de Sandy Hook, nous repartons sous la pluie vers Montréal. Il fait froid et gris. La mer est derrière nous…la chaleur aussi.
La progression vers le nord est lente. Partis au milieu de l'après-midi, nous aurons à lutter contre le courant de la marée jusqu'à 20 h. Nous avions compris qu'il fallait partir une heure avant la marée basse à Sandy Hook. Il faut croire que ce n'est pas le meilleur moment.
Nous passons la nuit à l'ancre sous le pont George Washington, côté New Jersey.

 

21 mai (46 milles)

Une journée sans histoire qui nous mène à Marlboro. La rivière Hudson est très belle même sous la grisaille. Il faut toutefois être vigilants¸ car les grandes crues et pluies printanières ont traîné à l'eau une quantité incroyable de branches, de troncs, de pneus et ordures du genre. Il y a aussi les cargos,  les barges, les traversiers et autres bateaux en transit. L'étape d'aujourd'hui nous fait découvrir nos premiers châteaux et sites historiques.

 

La frontière du New Jersey quitte la rivière un peu au sud du pont Tappan Zee. À partir de là,  la Hudson coule dans  l'état de New York. Nous passons au large de la fameuse prison de Sing Sing et au pied de la très impressionnante Académie militaire de West Point.

 

22 mai (56 milles)

Les phares étaient jadis de vraies maisons, d'où le nom anglais lighthouse. La rivière Hudson en possède encore quatre. Nous les croiserons tous la même journée.

 
 

23 mai (13 milles)

Arrivés à Castleton hier soir, nous attaquons aujourd'hui le démâtage du bateau. Impossible de faire autrement. Les écluses ne le permettent pas. C'est ici le dernier poste offrant une grue pour le démâtage.
On profite de l'arrêt pour s'offrir une bonne douche chaude et faire un peu de lessive. Nous comptons être à Troy ce soir, prêts à franchir la première des douze écluses du canal Champlain.

 

24 mai (24 milles)

Il fait encore un temps exécrable, mais l'arrêt à Mechanicville se révèle des plus agréables. Ici, contrairement à tous les endroits que nous avons vus jusqu'à présent aux États-Unis, l'arrêt au quai municipal est gratuit, ainsi que l'eau et l'électricité. Ce quai, construit à l'origine par un Mr. Kipp, est entretenu et géré par la ville, donc payé par les citoyens.
On part d'abord en balade vers le grand centre d'achats de la ville pour faire quelques provisions. Au retour, chargés comme des mulets, on s'arrête faire un brin de causette chez l'armurier du coin qui tient un magasin général. Pour nous Canadiens, c'est comme entrer dans un film. On ne verrait jamais chez nous un mur couvert d'armes dans un décor de bric à brac.

25 mai (42 milles)

On dirait bien que Michel veut battre tous les records. Plus on avance, plus les journées sont longues et la discussion n'est plus possible. Avancer à tout prix. Partis de Fort Miller, nous jetterons l'ancre à Fort Ticonderoga pour repartir le lendemain à 6 h 45.

26 mai (75 milles)

Nous jetons la pioche à Gilbert Brook marina dans l'espoir d'y voir nos amis de Montréal. Il n'ont malheureusement pas mis leur bateau à l'eau cette année.

27 mai (39 milles)

C'est aujourd'hui que nous rentrons au Québec. Partis à 6 h 45, nous entrons à Saint-Jean. pour le lunch. Nos amis radioamateurs Jean-Marie et Louise viennent nous surprendre en soirée.

28 mai (10 milles)

Une surprise nous attend à Chambly. Nous rencontrons enfin nos fidèles amis du Réseau. André et sa charmante Louise nous invitent à partager leur repas du soir avec Pierre (VE2VO).

29 mai (40 milles)

Un arrêt à Sorel pour remâter, dans l'espoir de rentrer à Montréal à la voile. Nous soupons à bord avec Geneviève, la fille de Michel, et son copain.

30 mai (43 milles)

Dernier départ du voyage. Nous rentrons à Longueuil au moteur avec Geneviève.

 

mardi 2 mai 2000

TRAVERSÉE Îles Vierges - New York

 

2 mai (39 milles)

Nos amis du Pierre de Lune II, avec qui nous sommes restés en communication par radio depuis les BVI nous rejoignent vers 9 h 30 pour la dernière grande traversée du voyage (îles Vierges/New York - environ 1500 milles). C’est par temps gris avec crachin que s’entame la traversée, d’abord au moteur car il ne vente pas encore suffisamment. Un faible vent nous encourage à lever les voiles vers midi. On confie la barre à Otto, notre pilote électrique. 


Michel en profite pour faire du pain pendant que Martine installe les lignes de pêche. En fin d’après-midi, un énorme poisson fait un bond prodigieux d’environ 3 mètres hors de l’eau. Il ne nous laissera qu’un hameçon redressé en guise de trophée.


 
 

3 au 6 mai (302 milles)

Bien que notre destination finale soit New York, nous suivons le cap des Bermudes pour nous éloigner de mauvais temps plutôt fréquent le long des côtes américaines. Nous voguons sous un temps de demoiselle : le vent tient à 15 nœuds ou moins et la mer est peu formée; des conditions idéales, quoi! Et Herb nous annonce du temps comme ça pour plusieurs jours. Le soleil brille, la brise est légère, le bateau avance tout seul sous la direction du régulateur ou du pilote. On dort, on dessine, on lit, on bricole, on cuisine au son de la musique. La mer est d’un bleu envoûtant. Pétrels océanites, quelques mouettes à tête noire, quelques fous masqués, un cargo quotidien, nos amis du Pierre de Lune II, les étoiles dans les haubans, quoi demander de plus?


 

7 au 13 mai (562 milles)

Éole se fait toujours attendre et beaucoup de navigateurs se plaignent du manque de vent… et de carburant. Nous avançons en moyenne à 3 nœuds, mais le petit souffle d’ENE ne nous permet pas de faire route vers les Bermudes. Nous dérivons vers l’ouest malgré nous. Comme nous n’avons pas l’intention d’utiliser le moteur pour autre chose que charger les batteries, nous choisissons de mettre le cap sur New York, maintenant à 932 milles. Nous sommes étonnés qu’il y ait si peu d’algues dans la mer des Sargasses. Nous voyons, par contre, de plus en plus de caravelles portugaises, sortes de méduses qui se déplacent « à la voile » en surface.

 

Pour une fois, le mal de mer n’est pas au rendez-vous et Michel peut dévorer à loisir ses livres techniques sur la réfrigération et l’électricité du bord. Les communications radio prennent une grande place dans nos journées : Réseau du capitaine le matin, contact météo avec Herb l’après-midi, réseau de Jean-Yves (VE2NOR) le soir, échanges quotidiens avec Jean-Marie (VE2AEY), Normand (VA2GLO) et, par VHF avec Pierre et Lucette qui nous suivent de près. C’est exceptionnel et assez formidable de faire une traversée avec un autre bateau. On sent beaucoup moins l’isolement… et puis c’est chouette d’avoir un feu à suivre la nuit.

 

14 au 18 mai (558 milles)

Herb guide notre approche du fameux golfe Stream dont plusieurs se méfient. Après avoir fait un détour pour éviter un courant contraire (cold eddy), nous prenons le cap suggéré. Nuit inquiétante sous le feu d’éclairs violents alors qu’un premier front nous passe sur la tête. Le lendemain, un deuxième. Herb nous suggère de réduire la voilure pour retarder notre entrée dans le golfe Stream, difficile à négocier par vent contraire. On en profite pour dormir un peu. Le lendemain, on traverse la frontière sans même s’en rendre compte. Le courant est plus fort, certes, et l’eau plus chaude, mais ce n’est pas du tout évident. Après une dizaine d’heures au près sur une mer agitée, le vent nous lâche. Cette fois, on décide de poursuivre au moteur pour s’assurer d’arriver sur la côte avant la forte dépression annoncée pour la région. 

Une dizaine de dauphins viennent faire des cabrioles autour de nous. La mer est plate et c’est Otto qui barre. On peut donc leur consacrer toute notre attention.



Le vent reprend en matinée et les conditions se détériorent rapidement. Craignant de ne pas arriver à New York à temps, on met le cap sur Atlantic City, la mort dans l’âme, sachant bien qu’on risque d’être cloués là plusieurs jours en attendant que le temps se calme. Douze heures plus tard, on choisit de tenter notre chance. Nous sommes à 122 milles de New York et le pire est à venir, mais le vent portant nous poussera dans la bonne direction. Les derniers 100 milles se font sous un vent de 35 nœuds, avec rafales à 40 et plus. En prime, une vague énorme…  et, pour couronner le tout, un orage de grêle et une pluie diluvienne à notre arrivée.

samedi 22 avril 2000

Îles Vierges


 
Situées à l’est de Puerto-Rico, les îles Vierges sont un groupe d’une cinquantaine d’îles faisant partie des Petites Antilles. Elles sont partagées entre Américains et Britanniques.
Les îles St. Thomas, St. John et St. Croix ont le statut de territoire américain avec une population de 100 000 habitants. Tortola, Virgin Gorda, Anegada et Jost Van Dyke, pour ne nommer que les principales, sont des territoires dépendant du Royaume-Uni avec 17 000 habitants.
Depuis leur découverte par Christophe Colomb en 1493, les îles Vierges ont été disputées entre Anglais, Hollandais, Danois et flibustiers. C’est en 1917 que les Danois ont cédé leur part des îles aux Américains pour la modique somme de 25 millions de dollars.
De nos jours, la principale industrie est celle du tourisme, et la devise utilisée sur tout le territoire est le dollar américain. Malgré que toutes les voitures soient de modèle américain, on y roule à gauche, comme en Angleterre.
 

22 avril

Atterrissage à Peter Island en fin d’après-midi. C'est là que nous retrouvons enfin  nos copains du  Pierre de Lune II.

23 avril (Jour de Pâques - 8 milles)

Ce n’est pas le cousin du lièvre qui vient à notre rencontre en cet avant-midi de Pâques mais plutôt six fonctionnaires des Douanes et Immigration qui n’ont certainement pas le sourire aux lèvres dans leur gros bateau à moteur. Le cœur léger, on en accueille deux à bord après leur avoir confirmé que nous n’avons pas d’armes à feu. Notre pavillon jaune est levé et nous sommes juste devant le port d’entrée de Road Town, Tortola. Ces messieurs, plutôt bourrus poussent la gentillesse au point de faire nos formalités d’entrée ici même, sur le bateau. On n’en espérait pas tant! Par sécurité, nous attendions que le soleil soit haut dans le ciel pour entrer à Road Harbour, nouveau port pour nous. Sans sondeur, c’est le meilleur moyen de voir le fond.
Ici s’arrête la courtoisie! Ces messieurs nous considèrent en défaut, car nous ne sommes pas ancrés dans un port d’entrée. Nos arguments peuvent adoucir la faute, mais ces bons fonctionnaires doivent faire leur boulot et tentent de négocier l’amende… Des 1000 $US qu’ils disent pouvoir imposer, ils baissent rapidement à 200 $ et espèrent des remerciements. Ça va pas, non? Nous avons hissé notre pavillon jaune pour montrer notre intention de faire une entrée formelle, et cela nous attire une amende!
Pas question de négocier! Michel lève le ton et exige de voir les papiers de nos interlocuteurs. Le doute s’installe, nos passeports sont confisqués contre notre volonté et on nous donne rendez-vous à Road Town mardi 9 h 30, congé oblige! Oups! a-t-on mis les pieds dans le panier de Pâques? Dans le feu de l’action, nos douaniers voulaient nous passer un œuf à la coque pour un en chocolat. L’affaire est tellement grotesque que Michel croit qu’en faisant beaucoup de bruit avec notre histoire, on fera reculer les douaniers. Ce n’est malheureusement pas l’opinion de Pierre, inspecteur à la CSST. D’après lui, c’est plutôt en rampant avec humilité, courtoisie, patience et chance qu’on pourra peut-être s’en sortir sans trop remplir le panier du douanier.

24 avril (4 milles)

Heureusement qu’il y a le Réseau : Jean-Pierre nous encourage et André nous fait parvenir des informations au cas où ça tournerait mal. Jean-Marie nous promet des cartes postales si on se retrouve en prison…

25 avril (10 milles)

Le temps a fait son effet. Avec la conviction de ne pas avoir le gros bout du bâton, nous jouons de prudence en appliquant à la lettre les recommandations de notre fonctionnaire et ami du Pierre de Lune II. Fiou! on s’en sort pas si mal, somme toute : 100 $US d’amende + 61,90 $ de frais.
Après la saga avec nos locataires, le vol à l’arme blanche à Castries, on se fait arnaquer une troisième fois cette année. Le plus choquant, c’est que ce « vol » est fait en toute légalité par les autorités locales…
Nos sentiments sont partagés entre déguerpir et rester. Le décor est somptueux et la transparence de l’eau exceptionnelle, la plus belle que nous ayons vue depuis le début du voyage. Il y a abondance d’oiseaux pêcheurs comme le pélican brun qui plonge et replonge avec fracas près du bateau. Les bancs de petits poissons chassés tantôt par les oiseaux, tantôt par d’autres plus gros qu’eux, font frétiller la surface. Nous devons quand même partir, car nous n’avons plus la tête à jouir de la beauté qui nous entoure. Nous n’avons pas encore digéré le coup des douaniers.
Bye bye BVI. On traverse du côté américain.

 

En début d’après-midi, nous entrons à Cruz Bay, sur l’île de St. John, pour faire nos formalités d’entrée en sol américain. Cette fois, nous sommes accueillis avec courtoisie et efficacité (ici, on prend la peine de lire le code barre du passeport pour entrer les données). Jamais démarches n’ont été si rapides. Elles sont de plus gratuites et nul besoin de faire une sortie en quittant pour New York. Comme le port d’entrée est plutôt encombré et que nous ne pouvons occuper le mouillage des douanes plus de 90 minutes, nous nous déplaçons vers un endroit plus tranquille à Caneel Bay. La quasi-totalité de l’île appartient à la famille Rockefeller, qui l’a transformée en parc national pour en préserver la beauté.

26 avril

Quittons notre mouillage en direction de Charlotte Amalie, capitale de l’île principale des Vierges américaines, St. Thomas. Jetons l’ancre en retrait, à l’ouest de Hassel Island. Il n’y a que trois bateaux dans cette petite baie où règne une paix relative. Comme nous sommes assez près de la « civilisation », l’eau n’est pas aussi belle qu’ailleurs.


27 au 30 avril

Faisons de longues promenades à la découverte de Charlotte Amalie. Il est amusant de constater que les véhicules ici sont américains, avec volant à gauche, mais que la conduite se fait à gauche, comme sur les îles britanniques. Rien de semble cultivé sur l’île; les fruits et légumes importés des États-Unis sont par conséquent atrocement chers. Le reste aussi d’ailleurs. La ville n’a aucun charme évident autre que sa baie turquoise et l’éternelle procession des grands paquebots. Les touristes qui descendent de ces géants des mers sont promenés en autobus tel un troupeau qu’on déplace d’un site à l’autre. C’est à se demander si les clients ne sont pas amèrement déçus de toutes ces visites éclair de ports n’ayant rien de plus faux que leurs sites touristiques avec boutiques de t-shirts imprimés en Thaïlande et coquillages made in Hong-Kong. Pas question de visiter les rues loin du centre de peur de se faire agresser. Nous sommes au pays des armes à feu, des Pizza Hut et des MacDonald.



1er mai

Faisons le plein d’eau, de diesel et de provisions avant de nous déplacer à Elephant Bay, à l’ouest de Water Island. Une promenade sur la plage nous fait découvrir mille trésors : coquillages multiples, épaves, cordages, batteries et déchets de plastique de toutes sortes.
Nettoyons la coque de ses coquillages et algues une dernière fois avant le grand départ pour New York.

dimanche 9 avril 2000

Saint-Martin

Saint-Martin, l’île aux deux visages, d’un côté français, de l’autre hollandais, n’est que contrastes. Au nord, on vit à l’européenne, avec vins, fromages, pâtés et baguettes; au sud, à l’américaine, avec Coke, fromage cheddar et pain tranché. Tous les appareils  électriques fonctionnent en 220 V au nord, et se paient en francs français, tandis qu’au sud, c’est en 110 V et en dollars US que ça se passe. Dans les deux cas, il y a surabondance de touristes et quasi absence de chômage. Le coût de la vie est très élevé partout, bien que Saint-Martin ait un statut de port franc (sans droits de douane ni taxes) depuis 1939.
 

8-9 avril (98 milles)

Superbe traversée vers Saint-Martin. L’ennui, c’est que nous n’avions pas prévu filer à cette vitesse. Pour arriver de jour, il aurait fallu partir trois heures plus tard d’Antigua. Mais tout se passe bien, grâce au GPS. Jetons l’ancre dans la baie de Philipsburg à 4 h 30 du matin.
Le mouillage de Philipsburg est peu fréquenté par les plaisanciers. C’est probablement parce que les Hollandais imposent des frais de séjour. Ce n’est pas le cas du côté français. Mais la baie est très belle et l’eau magnifique, pour qui aime les fonds de sable. La ville n’a toutefois aucun charme. Ce n’est qu’une enfilade de restaurants et de boutiques spécialisées offrant bijoux, parfums, porcelaines, matériel électronique et vêtements griffés, hors taxes, bien sûr.
 

10 avril (4 milles)

On apprend au Réseau du matin que Montréal a reçu 42 cm de neige depuis hier. C’est tout un contraste parce qu’ici, au cœur de notre baie encaissée dans les montagnes, il fait tellement chaud qu’on se croirait au foyer d’un miroir parabolique.
Un deuxième tour en ville nous permet de trouver LE bouquin bateau dont Michel rêve depuis Madère : Nigel Calder, Boatowner’s Mechanical and Electrical Manual. Souhaitons que l’ouvrage se révèle un heureux complément au Gravol pour la traversée vers New York. Passons en après-midi à Simpson Bay, toujours du côté hollandais, mais un peu plus à l’ouest.

 
 

11 avril (10 milles)

Comme on nous a déconseillé de traverser l’île par le lagon intérieur, c’est en contournant la pointe ouest à la voile que nous gagnons la grande baie de Marigot, capitale française de l’île. Il y a près de 150 bateaux au mouillage, mais nos amis du Pierre de Lune II sont malheureusement partis la veille.



En soirée, on reçoit deux messages inquiétants de la mère de Michel qui veut absolument nous parler. L’expédition à terre est des plus frustrantes, car il faut ici un œil bionique et une patience d’or pour loger un appel après le coucher du soleil. Première frustration, le mode d’emploi des téléphones publics que nous trouvons sur la place du marché est affiché tellement haut qu’on a du mal à lire le texte, qui n’est évidemment pas éclairé. Deuxième frustration, les appareils fonctionnent uniquement à partir d’une carte à puce ou d’une carte de crédit; nous n’avons ni l’une, ni l’autre. Flairant une bonne affaire, un inquiétant personnage, sourd et muet, vient faire son petit manège avec des cartes probablement volées. On patiente un peu, mais lassés de n’y rien comprendre, on traverse à un restaurant pour demander de l’aide. On nous dirige alors vers un café équipé d’un téléphone à pièces. Troisième frustration, impossible d’obtenir une ligne vers l’extérieur. Croyant l’appareil défectueux, le garçon du bar nous prête sa carte à puce et nous conseille d’essayer à nouveau à partir d’un téléphone public. Pas de chance, ça ne fonctionne pas non plus. Le problème, c’est que les lignes outremer sont congestionnées par les appels sur l’île même, entre les côtés français et hollandais. À cette heure ci, le reste des lignes serait monopolisé par l’Internet.
Finalement, c’est grâce au amis du Réseau que nous réussissons à rejoindre Montréal. Pas de panique, tout s’arrange. C’est demain que nous récupérons notre maison. Au fait, on ne vous l’avait pas dit mais avant de partir, nous avons fait une gaffe monumentale en louant notre maison. Pour les premières personnes qui s’y étaient intéressées, nous avions bien sûr fait enquête pour savoir s’ils avaient les moyens de payer, et pour s’enquérir de leur réputation. Après tout, c’est dans notre maison et nos meubles que ces gens allaient vivre toute l’année. Par contre, comme la maison n’était toujours pas louée une semaine avant le départ, c’est avec moins de rigueur (grave erreur!) que nous avons accueilli Lise et Daniel à qui nous pouvions louer juste avant de partir, ce qui nous évitait de passer le fardeau de la location à Olivier et Suzanne, fils et mère de Michel. Ces gens s’exprimaient bien, nous regardaient dans les yeux, étaient d’accord avec nos conditions et surtout, nous inspiraient confiance. Tant pis pour l’enquête de crédit, on accepte leurs chèques, dont un pour le dernier mois de l’année payé à l’avance en garantie.
C’est malheureusement un fardeau bien plus lourd que nous avons laissé à nos proches en louant la maison à ces escrocs professionnels. Il aura fallu des chèques sans provisions, des promesses non tenues, des comptes abusifs, des rendez-vous éternellement remis et des aventures rocambolesques pour comprendre la vraie nature de nos locataires. Après une série de démarches laborieuses et une comparution à la Régie des loyers, Olivier et Suzanne obtiennent les quatre premiers mois de loyer, puis plus rien. Deuxième comparution à la Régie : à défaut de loyer, ils obtiennent cette fois l’autorisation d’évincer les locataires. Démarches auprès d’un huissier pour appliquer le mandat d’éviction. Pendant ce temps, d’autres victimes du couple infernal réussissent à faire mettre Lise sous les verrous (Lise et Daniel auraient apparemment arnaqué plus de 50 personnes). Le jour de l’éviction, il ne reste d’eux que le chien qu’ils ont abandonné derrière.
La maison est dans un état plutôt prévisible… Olivier est toutefois soulagé de voir qu’autant les locataires se sont efforcés de salir la maison, autant nos proches s’empressent de venir la nettoyer. Quelle chance nous avons d’être si bien entourés!
Bien que formatrice, c’est certainement le genre d’expérience pratique qu’on ne souhaite à personne. Merci à Olivier et Suzanne ainsi qu’à tous nos proches. Merci aussi à Jean-Marie et à Jean-Yves, collègues radioamateurs, qui nous ont permis de communiquer directement du bateau à la maison par les ondes.
Et dire qu’on ne voulait déranger personne!
 

12 avril

Une journée mémorable, car c’est aujourd’hui que nous avons le plaisir de rencontrer Jocelyne et Jacquelin du Calbodine! Sans jamais les avoir croisés, nous entendons parler d’eux depuis fort longtemps. À l’image de Saint-Martin, voilà un couple haut en contraste auquel on ne peut rester indifférent. D’un côté, Jacquelin l’observateur posé, jetant un regard réfléchi et subtil sur le monde depuis sa fenêtre personnelle; de l’autre la bouillonnante Jocelyne, hyperactive déchaînée jetant son dévolu sur tout de qui est électricité, mécanique, entretien et réparation. Une vraie mine de renseignements pour « tout ». Jamais n’a-t-on rencontré de couple aussi hétéroclite et fascinant à la fois.

 
 

12 au 20 avril

Saint-Martin représente pour plusieurs la fin du grand périple avant le retour vers la maison. C’est ici qu’on s’accroche les pieds, qu’on fraternise, qu’on salue les copains de voyage et qu’on se prépare à la dernière grande traversée.
Notre court séjour à l’intérieur du lagon pour faire le plein de diesel et d’eau a été troublant du fait qu’il y a encore ici des traces déchirantes du passage de l’ouragan Lenny. Avec sa permission, voici le texte intégral de notre ami Pierre Lefebvre (Pierre de Lune II) qui décrit avec brio l’horreur de l’événement.
L'Enfer au Paradis
Depuis notre arrivée en Guadeloupe, j'ai fait allusion de temps à autre à l'ouragan Lenny. Ce n'est qu'à Saint-Martin que j'ai réalisé toute l'ampleur du désastre. Jusqu'ici nous n'avions constaté que des dommages matériels sur les routes, les maisons et les plages. Mais le spectacle n'avait rien d'exceptionnel puisque la télévision et le cinéma nous apportent quotidiennement ce genre de visions. C'est peut-être mon cœur de marin qui a été touché en voyant ces mâts sortant des eaux du lagon, ces voiliers démâtés avec tout leur gréement pêle-mêle sur le pont, ces coques égratignées, bosselées ou même perforées. C'est surtout mon cœur d'ami qui a été chamboulé par le récit de Monique et François, pourtant des marins confirmés par 3 transats (François étant aussi retraité des sous-marins de la marine française). C'est par leur expérience vécue à bord de Vindilis que je vais tenter de vous raconter comment un Paradis peut devenir un Enfer.
Pour comprendre (peut-on vraiment comprendre si on ne l'a pas vécu?), rappelez-vous la tempête de verglas. Ceux qui habitaient dans le Triangle de glace ont vécu un mois éprouvant. Certains, comme nous à Boucherville, ont manqué d'électricité une dizaine de jours. Ils sont passés au travers d'une expérience pas trop pénible qui pouvait même s'avérer enrichissante sur le plan humain. Les autres, même s'ils suivaient la situation de près, ne pouvaient s'imaginer l'ampleur du drame tant qu'ils n'étaient pas venus sur les lieux constater par eux-mêmes la situation. La même comparaison s'applique aux gens du Saguenay avec leur inondation. Si les statistiques vous intéressent, rappelons que Lenny est un ouragan de force 5 (sur une échelle de 5). Il se classe au rang de Hugo, Luis, George et Mitch. La pression est descendue à 929 hectopascals (hP) (en comparaison, une dépression chez nous descend rarement sous les 1000 hP et un anticyclone monte vers les 102  hP). Les vents soutenus atteignaient 130 nœuds (240 km/h) avec des rafales mesurées à 160 nœuds (196 km/h); on a rapporté des rafales estimées à plus de 350 km/h).
Prélude  Samedi matin, une dépression se forme au S-W de la Jamaïque. Dimanche, les vents dépassent 45 nœuds. La dépression devient tempête : on la baptise Lenny. Elle joue une valse hésitation : elle se déplace en rond en passant de force tempête à dépression, à ouragan, à tempête... À Saint-Martin, la vie continue. - L'Amérique centrale va encore écoper. - Pauvres eux-autres, 2 en 2 ans... - Au pire, c'est la Jamaïque ou Cuba qui vont l'avoir. Pas nous.
Incrédulité  Lundi matin, Radio-France Internationale annonce que l'ouragan Lenny se déplace vers la Martinique. - C'est impossible, la saison des ouragans est terminée officiellement depuis le premier novembre! - Ils sont mêlés. - Voyons. Tout le monde sait que les ouragans se déplacent vers l'Ouest ou le Nord-Est. Pas vers l'Est...
Mardi, la météo annonce un autre changement de trajectoire : Lenny vient sur Saint-Martin. La nervosité s'installe. - Vient-il vraiment par ici? - Espérons qu'il changera encore de direction.
Alerte  Mercredi matin, l'ouragan se dirige bel et bien sur Saint-Martin. Le préfet donne l'alerte. Toutes les activités quotidiennes cessent. On se prépare. Sur terre, on évacue les hôtels et les résidences en bord de mer. On crée des centres d'hébergement. On fait des provisions (les épiceries se vident en une heure). On range tout ce qui peut partir au vent. Sur l'eau, on s'active autant. Certains bateaux se sauvent au Sud (surtout les catas, plus rapides). La saison vient à peine de commencer :  il y a encore peu de plaisanciers dans le lagon. Des bateaux arrivent des îles avoisinantes pour se protéger dans le lagon qui est le seul endroit considéré comme trou à cyclone dans les environs. Les chantiers sortent le plus de bateaux possible. Ils les placent dans des trous creusés jusqu'à la quille : c'est plus stable et ça diminue la surface exposée au vent. François et ses confrères de travail sortent les 3 vedettes (type Boston Whaler) de la compagnie. Ils barricadent portes et fenêtres. Ils déplacent le voilier du patron (en voyage en Europe pour acheter un autre bateau...) et l'ancrent dans une baie plus petite. Pendant ce temps, Monique déshabille Vindilis. Elle enlève tout ce qu'elle peut (voiles, jerrycans, pavillons...). Elle applique du ruban gommé (graytape) sur les hublots pour empêcher les éclats de voler s'ils se brisent). Au dîner, on mange sans appétit. La chaleur et l'humidité sont insupportables : aucun vent. Le soleil de plomb traverse une faible couche de nuages gris. Les frégates, qui volent habituellement à une trentaine de mètres dans le ciel, rasent l'eau du lagon. En après-midi, on déplace Vindilis dans une très petite baie au nord du lagon (avec 2 catamarans et 4 monocoques, la baie de 40 m X 50 m est pleine). François enlève les panneaux solaires et abaisse la bôme. Monique range tout dans la cabine avant : on peut à peine bouger dans le carré ou la cabine arrière. François installe 2 ancres à l'avant et 2 sur l'arrière. Suivant les conseils d'un copain qui a subi Luis dans cette même baie, il tisse une toile d'araignée autour du voilier. Tous les cordages sont utilisés (aussières, drisses, écoutes...). En tout, 11 aussières retiennent Vindilis à la terre : - Mieux vaut risquer d'égratigner la coque que de perdre le bateau au milieu du lagon. Le maître du port ferme le lagon (pour Luis, on a reproché le manque de sécurité causé par le trop grand nombre de bateaux). Les retardataires ne pourront plus entrer. Dans le lagon, on s'ancre comme on peut (plusieurs ancres, le plus long de câblot possible, un peu d'eau bénite et une prière à Sainte-Anne, patronne des marins...) sans savoir dans quel sens viendra le vent. Tout est prêt. On ne peut rien faire de plus. C'est l'attente interminable, angoissante.
Couvre feu  Le préfet ordonne le couvre-feu : interdiction de sortir de façon à prévenir les accidents et le pillage. Vers 23 h, le vent monte rapidement. Il commence à pleuvoir des cordes. La nuit est noire, étouffante. Très vite la pluie devient horizontale, le bruit infernal. Monique nous dit : - L'ouragan fait le même bruit que l'Airbus d'Air France qui décolle tous les jours à 500 m de nous. On dort peu. On vit minute par minute. On attend. On espère que tout va tenir sans briser. De temps à autre François sort pour s'assurer que tout va bien et pour donner du mou aux cordages car l'eau monte. C'est dangereux : le pont est glissant et toutes sortes d'objets volent (tôles de toit, branches d'arbres, chaises de jardin...). Dans le lagon, espèce de lac de 2 km sur 5 km, le courant atteint 6 nœuds (11 km/h). Tout le monde écoute la radio... tant que les antennes tiendront le coup. À bord des bateaux, on écoute la VHF, c'est la solidarité des marins. On se parle peu, mais on est moins seuls. De temps à autre, on sert de relais entre 2 stations. François relaie ainsi une transmission entre le Centre de sauvetage (COSMA) et le canot de la gendarmerie. Au risque de leur vie, dans une mer démontée, ces hommes évacueront les équipages des 2 voiliers 3 mâts ancrés dans la baie du Marigot.
L'œil  Jeudi, 17 h 40, le vent tombe d'un seul coup : c'est l'œil. Soudain, plus de bruit. Pas de vent, pas de feuille, pas d'oiseau, pas d'insecte : rien. Les oreilles bourdonnent encore dans ce silence de mort. Un rayon de soleil perce les nuages. Puis, une apparition : l'avion du centre de recherches sur les ouragans américain survole l'île. On sait que le répit sera de courte durée. On inspecte toutes les amarres. On protège les endroits ou ça rague (frotte). Un voilier à l'entrée de la petite baie décide de s'inverser : le propriétaire suppose que le vent reprendra dans le sens inverse et il veut présenter l'avant du bateau au vent.
ÇA RECOMMENCE  À 18 h 25, après 45 minutes de calme, le vent reprend. Il souffle presque instantanément avec toute sa force : on est dans le quartier le plus fort de l'ouragan. L'eau s'infiltre partout, même par les joints des hublots rendus étanches le mois précédant. Malgré la chaleur étouffante, on garde tout fermé. On ne mange pas. On boit à peine. Bambou, la chienne Labrador, vient chercher une caresse de temps à autre. Elle sent le danger. Vers minuit, c'est le drame. Le bateau, inversé au passage de l'œil, chasse. François part le moteur. Un bout (prononcer "bout" de corde) vient se prendre dans l'hélice. Presque au même moment, son voisin chasse à son tour et prend aussi un bout dans l'hélice. Les deux dérivent vers Vindilis : si on ne fait rien, on risque de perdre les 3 bateaux. François, ancien homme-grenouille à bord des sous-marins, plonge dans une eau jaune (est-ce encore de l'eau?) pleine de débris. Il réussit à déprendre les hélices. Le skipper du deuxième bateau panique. Il ne contrôle plus son bateau. On doit l'aider. Il faudra 3 heures interminables pour sécuriser les deux voiliers. L'ouragan stagne. Il hésite. Enfin, vers le milieu de l'après-midi, il se dirige vers Saint-Barth en faiblissant. - Reviendra-t-il sur Saint-Martin? - Perdra-t-il de sa force ou au contraire reviendra-t-il aussi violent ? Les vents diminuent. L'ouragan redevient une tempête tropicale. La mer reste déchaînée avec des creux de 8 à 10 m. La tempête s'éloigne dans l'Atlantique, rapidement vers le Nord-Est, selon une trajectoire plus normale. Samedi après-midi, le préfet lève le couvre feu. Bambou peut enfin aller à terre. Elle court comme une folle, heureuse que tout soit terminé. Les iguanes sortent au soleil et grignotent des restants de feuilles : c'est fini. Fini? Non! Partout, c'est la désolation. On constate les dégâts. Certains ont tout perdu (surtout ceux qui ne sont pas assurés). L'heure est au bilan.
BILAN  Le bilan officiel pour Saint-Martin : 17 morts, 140 bateaux coulés ou endommagés (presque la majorité des bateaux présents dans le lagon), 5 bateaux portés disparus en mer. Des millions de dollars en dégâts. Dans le lagon, des dizaines de bateaux coulés. De ci, de là, un mât dépasse, une tache blanche indique la présence d'une coque. Tout autour, sur les plages, des dizaines d'autres s'entassent pêle-mêle comme pour indiquer la fin d'une partie de domino tragique. Les vents n'ont frappé que Saint-Martin et Saint-Barth. À Saint-Kitts (à peine 85 km au Sud) les vents n'ont pas dépassé 40 nœuds (75 km/h). Par contre, Sainte-Lucie et la Martinique (plusieurs centaines de kilomètres au Sud) ont vu des vagues de 8 m frapper leurs rivages. La houle s'est fait sentir jusqu'au Venezuela...Comme Lenny arrivait de l'Ouest, il a ravagé des côtes normalement protégées. Dans toutes les Antilles, les bancs de coraux sont abîmés ou détruits. Des plages ont disparu. Il a démoli des maisons vieilles de 60 ans en Guadeloupe : - C'était la première fois que la vague les atteignait. - On n'avait jamais vu ça.
DRAMES  Histoires heureuses, histoires malheureuses : chacune porte un drame en elle. Durant le plus fort de la tempête, un couple annonce sur VHF qu'il quitte son bateau en train de sombrer dans le lagon : on ne retrouvera jamais leurs corps. Un homme, plus chanceux, réussira à gagner la terre. Il se cachera, assis en boule, derrière un mur durant des heures interminables. Un bateau qui n'a pu être monté à terre, quitte le lagon. Les vagues le frappe entre Saba et Saint-Kitts. Il coule. Le skipper ne sera jamais retrouvé. L'équipier, qui portait un "wet suit" pour se protéger du froid (il n'a pu récupérer les harnais gonflables dans la cabine immergée), dérive 18 heures de temps. Il pense que le courant le dirige vers Saba. Il atterrit sur une plage de Saint-Barth : quelques milles au Nord ou au Sud et il se retrouvait en plein Atlantique. Un copain de François reste seul dans son bateau à l'ancre dans le lagon (sa femme et son jeune fils sont réfugiés dans un endroit sûr à terre). Durant 10 heures, il réussit à étaler l'ouragan en soulageant ses 4 ancres avec le moteur. À peine deux heures avant que les vents ne diminuent, un bout se prend dans l'hélice. Les ancres dérapent. Le bateau vient s'échouer le long du pont qui bloque l'entrée du lagon. Le bateau en aluminium perd un de ses mâts. Ils subit des milliers de dollars de dommages. Colin, calmement, amarre l'épave puis va rejoindre sa famille à terre. Des marins récupèrent ce qu'ils peuvent à bord de leur bateau. Ils vendent tout, même le voilier, pour rentrer en France. Certains, sans assurance, laissent leur voilier au fond du lagon et quittent cette île de malheur. Tant pis si le gouvernement les poursuit pour tenter de récupérer le coût de l'enlèvement de l'épave .Le stress provoque une dizaine d'accouchements prématurés. Les dames ont dû être évacuées en Martinique par des avions militaires : les hôpitaux de Saint-Martin ne pouvant les accueillir sans eau ni électricité. Il n'y a plus d'eau sur l'île : l'usine est endommagée. Il n'y a plus de vivres frais. C'est l'heure des profiteurs. Un magasin vend ce qui lui reste d'eau embouteillée 30 FF (7 $ can) le litre. La gendarmerie interviendra pour faire entendre raison à ce descendant de pirate. Heureusement, il n'y a pas que des profiteurs. Les pêcheurs s'organisent. Ils remettent de nombreux bateaux à flot pour pouvoir libérer le lagon. L'aide arrive de partout. L'armée dépêche, de Martinique, de l'eau et des vivres dès la réouverture de l'aéroport. Monique et François reçoivent, de leurs familles en France, une caisse de nourriture. Il y a assez de bons gâteaux bretons pour en donner aux amis.
FAITS COCASSES  La dépression, au centre de l'œil, crée toutes sortes de phénomènes. Ainsi, l'eau du lagon est montée de 2 à 3 mètres (certains disent jusqu'à 8 m). Il n'en faut pas plus pour retrouver un catamaran sur un green du golf. Monique a perdu toutes les conserves qu'elle avait faites : la pression à l'intérieur des pots étant plus élevée que la pression atmosphérique, tous les couvercles se sont descellés. Le même phénomène agit sur les œufs : tous deviennent immangeables. Les deux voiliers 3 mâts, dont je vous ai parlé plus haut, ont dérapé. Ils ont dérivé côte à côte, leurs ancres probablement emmêlées. Leur histoire d'amour se termine en même temps. La garde côtière de la République Dominicaine les a vus, sur les écrans radar, sombrer ensemble près de ses côtes. Il n'y a pas d'oiseau de proie à Saint-Martin. Durant deux semaines après le passage de Lenny, François a observé un couple de faucons. Il ont probablement été entraînés de la République Dominicaine par les forts vents.
SÉQUELLES  Une telle expérience laisse des traces. Plus d'un mois et demi après le passage de l'ouragan, les gens restent agressifs. Plusieurs consultent des psychologues. Monique profitera de notre visite pour retourner dans leur petite baie et chasser les fantômes. Depuis Lenny, Bambou jappe lorsque François revient de travailler. Elle n'a jamais fait ça avant, en 6 ans d'existence. Les chicanes politiques reprennent. La Guadeloupe (dont dépend le côté français de Saint-Martin) réparera ses routes avant d'envoyer ce qui reste d'argent à Saint-Martin. Le député de la Guadeloupe au parlement français se plaindra que les gens de la Métropole reçoivent plus d'argent, per capita, suite aux tempêtes qui ont frappé la France au temps des Fêtes que les Antillais suite à Lenny. Comme disait le professeur au Collège Versailles de Guadeloupe : - Reconstruire après un ouragan, ça fait partie de la vie des Antilles. Ce n'est donc pas étonnant de voir un article de journal local qui demande aux personnes de replanter des fleurs... même si elles seront détruites lors du prochain ouragan.
 

21 et 22 avril (~90 milles)

 

Chargés de souvenirs, de vin, de fromages et d’autres gâteries, on lève l’ancre vers les Îles Vierges britanniques, poussés par un léger vent du SSE. Douce navigation sous génois tangonné sur une mer peu agitée. Fait amusant, à plus de 20 milles de Saint-Martin, Michel reçoit la visite d’une mouche à feu pendant son quart de nuit. Le lendemain, Léo du Firefly prend contact avec nous par l’intermédiaire du Réseau. Il y a parfois de ces coïncidences…
En route, des frégates et des mouettes à tête noire attirent notre attention sur un banc de dauphins en chasse. On les voit faire des bonds impressionnants hors de l’eau pour attraper leur proie. Martine décroche un cinquième thazard après avoir perdu deux beaux leurres sous les dents de plus gros poissons.

samedi 25 mars 2000

Guadeloupe

 
Le Département français de la Guadeloupe comprend la Guadeloupe même et les 6 îles ou groupes d’îles qui lui sont rattachées administrativement : La Désirade, Marie-Galante, Les Saintes, les îles désertes de Petite-Terre et, au nord de l’archipel antillais, Saint-Martin et Saint-Barthélémy.

Composée de deux îles séparées par un bras de mer portant le nom de Rivière-Salée, la Guadeloupe ressemble à un grand papillon aux ailes déployées. L’île la plus à l’est, Grand-Terre, est calcaire et faiblement vallonnée; c’est l’île de la canne à sucre, de la mangrove et des plages de sable blanc. Celle à l’ouest, Basse-Terre, est volcanique, très montagneuse, humide et compacte. On y cultive principalement la banane et le café.


   

25 mars (25 milles)

Partons vers Pointe-à-Pitre en faisant un brin de course croisière avec La Sibylle. Le vent est si faible que nous devons faire une heure de moteur sur les six du trajet. Mais surprise! aussitôt le moteur en route, nous pêchons un superbe thazard blanc. En consultant notre nouveau guide, nous découvrons que le cero attrapé à Mustique s’appelle en fait thazard-maquereau. Très semblables, les deux ont en commun leur délicieuse chair blanche.
Arrivés un peu avant nous, les copains de La Sibylle en profitent pour aller faire le plein de diesel avant de s’ancrer. Mais en sortant de la marina, ils font la gaffe de se diriger directement vers nous en oubliant de se méfier du haut fond annoncé par la bouée cardinale. C’est ainsi qu’ils deviennent nos premières victimes.
 

26 mars

Content de nous retrouver, c’est aujourd’hui Azazela, rencontré aux Canaries, qui se plante dans la vase du haut fond en essayant de venir nous saluer. Michel aide Jacques à se libérer en grimpant sur la bôme pour faire gîter son bateau. Tous les moyens sont bons pour attirer les copains!
Partons à la recherche de nos copains du Triane installés ici pour quelques mois avant de poursuivre leur grand voyage vers le Pacifique.
 

27 mars

Allons rendre visite au bateau voisin (Viking) pour en savoir plus sur l’éolienne suspendue à son gréement. Son installation à l’intérieur du triangle mât, bôme et pataras conjuguée à une hélice bipale de diamètre important (~1,5 m) inspire Michel. Comme l’idée d’avoir une éolienne installée en permanence ne nous plaît pas, cette solution est intéressante, surtout que le modèle peut se transformer en dynamo de traîne lorsque le bateau navigue. Christian aura le temps de nous révéler tous les secrets de son fonctionnement avant de devenir notre troisième victime. Décidément, ce haut fond n’en manque pas une!
Partageons notre beau thazard blanc, réduit en filets pour l’occasion, avec les copains du Mauna Loa qui nous quitterons dans quelques jours pour partir en croisière avec leurs invités.

 

28 mars au 2 avril

Il est malheureux de constater qu’à Pointe-à-Pitre, comme dans les autres capitales touristiques des Antilles, c’est surtout la misère, la pauvreté et le désœuvrement qui transpirent. C’est à se demander si c’est le tourisme qui entretient cette couleur locale, car à quelques milles de là se trouve une zone industrielle (Jarry) qui rivaliserait avec celles de nos plus grandes villes. Mais ce n’est pas là qu’arrêtent les paquebots. Sans Claude, du Triane, nous n’aurions jamais su qu’il y avait ici une telle effervescence industrielle.

  

3 avril (25 milles)

Comme le mouillage à Pointe-à-Pitre est loin d’être enchanteur (rouleur, eaux douteuses), c’est avec enthousiasme que nous partons vers la côte ouest. Le vent n’est malheureusement pas de la partie. C’est donc au moteur que nous nous déplaçons jusqu’à Rivière Sens. En route, nous pêchons cette fois deux thazards. Plus besoin de se creuser le coco pour planifier la bouffe des prochains jours.


 

4 avril (8 milles)

Quittons le mouillage bruyant et rouleur de Rivière Sens pour nous rendre à Vieux Habitants. Le Musée du café qui s’y trouve vaut vraiment le détour. Mais trop absorbés par la visite, nous en oublions de prendre des photos.
Comme l’endroit n’est pas bien protégé, nous poursuivons notre route jusqu’à l’Anse à la barque où nous passons la nuit. C’est là que nous entreprendrons un nettoyage de coque à la laine d’acier, inoxydable bien sûr. Très efficace, mais dur sur les bras. Heureusement que l’eau est belle et chaude.
 

5 avril (10 milles)

Offrons un morceau de thazard à un nouveau bateau ami (Baguira) arrivé hier soir. Levons ensuite l’ancre vers les îlets Pigeon qui font partie de la Réserve Cousteau. Le temps couvert est plus propice à une visite de musée qu’à une plongée. Poussons donc jusqu’à Pointe-Noire pour y voir la Maison du bois. Visite un peu décevante mais gratuite.
 

6 avril (5 milles)

Départ vers Deshaies, dernière escale avant de quitter la Guadeloupe. Ici, comme ailleurs dans les Antilles, le tablier du ponton s’est envolé lors du passage de l’ouragan Lenny et plusieurs maisons se sont effondrées. C’est désolant à voir. À la réflexion, il faut vraiment un peuple de bâtisseurs pour affronter les assauts cycliques des tempêtes et des ouragans. Pour limiter les dégâts, la tôle ondulée qui coiffe les cases antillaises est souvent fixée au moyen de clous qui ne sont pas tordus, ce qui permet aux toits de s’envoler sans détruire la maison.
 

7 avril (42 milles)

Partons aux petites heures du matin vers Antigua. Il fait très beau et la navigation est excitante. Pas de chance pour le poisson, par contre. Mouillons à l’entrée d’English Harbour en début d’après-midi. Comme nous ne sommes ici que pour la nuit, nous n’allons pas à terre. Autrement, il faudrait faire des formalités.




jeudi 16 mars 2000

Les Saintes

Dépourvues d’eau douce, Les Saintes ne présentaient pas d’intérêt pour les Espagnols au temps de la Conquête et le manque de surface agricole n’y a jamais permis la culture de la canne à sucre. De ce fait, aucun esclave noir n’y fut importé et sa population blanche d’origine ne connut jamais le métissage.
Ce sont les Français qui s’y installèrent en 1648 considérant que ces îles occupaient un emplacement stratégique. Ravies par les Anglais en 1782, elles redevinrent françaises après 1815.
Seules les îles principales, Terre-de-Haut et Terre-de-Bas, sont habitées. L’archipel comprend aussi six îlets.


 

16 mars

On prend plaisir à s’offrir une vraie journée de vacances : grasse matinée, baignades répétées, promenade à terre, etc. Au premier coup d’œil, le village nous déçoit. Le Bourg, qu’on croyait si paisible, grouille de mobylettes et de touristes courant restos et boutiques. Le calme espéré revient en fin d’après-midi avec le départ des derniers traversiers vers la Guadeloupe. On découvre alors une île coquette de soleil en pleine saison sèche, où chèvres et brebis se disputent les moindres brins d’herbe.

 
 

17 mars

En se signalant au Réseau du matin, on découvre que François (VE0MSO), copain des ondes que nous n’avons jamais rencontré, est lui aussi aux Saintes, tout près de nous. Un bateau parmi tant d’autres qu’on n’aurait probablement jamais remarqué si ce n’était d’un contact radio (François nous a aidés par ses conseils à régler un problème de moteur alors que nous approchions de la Barbade).
François, Danielle et leurs deux petites, Madeleine (5 ans) et Jeanne (3 ans), nous plaisent tout de suite. On ne sait trop ce qui les rend si intéressants : le fait qu’ils ont tout laissé pour aller bâtir un bateau en France, qu’ils naviguent en famille à bord du Paulu depuis cinq ans, qu’ils s’impliquent dans la communauté locale, leur simplicité, leur douceur, leur sérénité, leur curiosité…


 

18 mars

Passons la matinée au Fort Napoléon. Achevée en 1867, cette forteresse encore intacte n’a jamais servi, sauf pour détenir certains prisonniers politiques durant la Seconde Guerre mondiale. C’est en se rendant au haut de la colline qu’on aperçoit nos premiers iguanes. Émerveillement général devant les énormes reptiles d’environ un mètre de long. On fait des acrobaties pour les prendre en photo sans savoir qu’une fois au fort plusieurs iguanes beaucoup moins timides, des mâles surtout, posent pour les photographes.

 

Revenons au Bourg en faisant un long détour par la côte est de l’île. Superbe vue du haut des crêtes et découverte d’un arbre à pommes d’eau et de l’arbre très original qui donne les noix de cajou.

 
 

19 mars

Mouillés devant l’Îlet à Cabrit, nous servons de cobayes à Cathy qui se lance dans un plat de papayes cuites. Merveilleuse façon de passer une partie de la récolte divine que nous avons amassée à Saint-Pierre.
 

20 mars

Avant même qu’on prenne le temps de tracer le programme de la journée, François nous offre de l’accompagner pour remonter les filets d’un ami pêcheur. Dépaysement total, nous voici à l’eau dans une nouvelle baie à admirer l’efficacité de la pêche au filet. En dire plus risquerait de dévoiler les secrets du pêcheur.
Au retour, improvisation d’une partie de pêche à Grand-Îlet avec Mauna Loa.
 

21 mars

Bricolage, baignade autour du bateau, puis balade à terre. La nature a repris possession de l’île. Les ruines du fort Joséphine et de l’ancien hôtel ne valent certainement pas le déplacement, mais la vue d’en haut est spectaculaire. En plus des lézards et des chèvres sauvages, on voit ici des bernards l’hermite terrestre. On apprendra le lendemain qu’un fidèle correspondant du Réseau stationné aux Bahamas, Paul (VE0MAT), s’amuse à fournir de nouvelles maisons à ceux qu’il trouve trop à l’étroit dans leur coquille.

 
 

22 mars

Installés à l’anse Fideling depuis hier après-midi, nous passons une bonne partie de la journée à explorer la très authentique Terre-de-Bas, deuxième île habitée de l’archipel. En revenant au bateau, nous repérons dans la baie nos amis de La Sibylle, arrivés le matin même de Martinique.
 

23 mars

Retournons au Bourg à la voile pour y retrouver nos amis du Paulu.
 

24 mars

Levée de filets au petit matin (6 h) et retour en passant pas l’anse Figuier.
La rédaction du livre de bord nous cloue au bateau pour le reste de la journée.
Le lendemain matin, la charmante troupe du Paulu nous révèle un de ses grands trésors : les coquillages. Les puces nous impressionnent en nommant une foule d’exemplaires aux formes les plus diverses (bulles, porcelaines, murex, olives, langues de feu, volutes, etc.). Devant leur enthousiasme, la contagion nous guette, surtout qu’ils partagent une partie de leur collection pour nous aider à débuter la nôtre. Nous aurons maintenant une bonne raison de fréquenter les plages… Un guide des coquillages s’ajoutera sans doute à celui des fleurs, des fruits et des poissons.